Vote des indécis : Le casse-tête des stratèges politiques ?
Ils sont de plus en plus nombreux à chaque élection, les instituts de sondage peinent à les cerner et les stratèges politiques s’échinent à les séduire... Qui sont donc les indécis, population mystérieuse et désormais incontournable de notre vie politique ? Et comment se décident-ils au moment de voter ?
L’analyse de Vincent Tiberj, chercheur au Centre d’étude de la vie politique française (Cevipof).
L’indécision est-elle un phénomène récent dans notre démocratie ?
L’électorat a beaucoup changé au cours des deux dernières décennies. Jusque dans les années 70-80, on observait de grandes fidélités aux partis politiques. On parlait encore de « vote de classe », et les partis, profondément ancrés dans la société, animaient l’électorat au quotidien...
Cette époque est désormais révolue. L’effritement des attachements de long terme (quels qu’ils soient) est une première raison. L’accès à l’information politique en est une autre : auparavant transmise par les partis, elle est aujourd’hui directement accessible via les médias - et compréhensible par le plus grand nombre, grâce à l’explosion du nombre de diplômes scolaires et universitaires. Enfin, les valeurs ont changé, avec une remise en cause des autorités constituées - donc une plus grande circonspection à l’égard des partis politiques.
Peut-on mesurer la population des indécis ?
Difficilement, car le champ d’études reste récent. Certaines enquêtes permettent toutefois d’en prendre la mesure. Aux Etats-Unis, par exemple, on estime à 30 % la proportion d’indécis pour l’élection présidentielle. Un chiffre qui a triplé en trente ans ! Rappelons cependant une spécificité américaine : ce pourcentage est calculé sur la base de la population en âge de voter, et non des citoyens américains. Il inclut donc les personnes ne disposant pas de ce droit. En France, 14% des électeurs disent s’être décidés au dernier moment lors du premier tour de l’élection présidentielle en 2002 (sondage Louis Harris).
Existe-t-il une typologie des indécis ?
On peut en distinguer trois types. L’indécis dominé, tout d’abord, qui ne maîtrise pas les enjeux de l’élection et finit souvent par s’abstenir. A l’inverse, l’indécis stratégique, bien informé, attend sciemment le dernier moment pour choisir - en fonction des derniers sondages, par exemple. Enfin, l’indécis normatif hésite entre plusieurs programmes : tout dépend de sa grille de lecture, de l’enjeu sur lequel il se prononce. Par exemple, il est d’accord avec la droite sur la sécurité, et avec la gauche sur les questions économiques.
Qu’est-ce qui décide un indécis à voter ?
Le premier déterminant, c’est l’intérêt pour la question posée. Certains électeurs ne se mobilisent que pour les questions nationales, d’autres pour les scrutins locaux. D’autres encore ne se déplacent que pour les élections tendues, où leur vote - pensent-ils ! - peut influer sur le résultat.
Ensuite vient la conscience d’un « devoir de voter ». C’est ce que l’on appelle le « paradoxe de l’électeur », car dans un modèle de pure rationalité décisionnelle, il est rare qu’une voix ait en soi un impact sur le résultat...
Lorsqu’ils décident de voter, comment ces indécis orientent-ils leur choix ?
La logique d’influence, typiquement française, ou celle de protestation, progressent fortement au détriment du vote d’adhésion. Déjà perceptible en 1995, le vote d’influence a été très fort en 2002. Songez que 43 % des sympathisants socialistes n’ont pas voté Jospin ! Ils avaient l’intention de le faire au 2e tour, mais ont préféré jouer l’influence lors du premier, avec l’idée de faire passer un message aux candidats, en votant pour ceux situés plus à gauche sur l’échiquier politique (A. Laguiller et O. Besancenot).
Au final, à qui profite le vote des indécis ?
Les mouvements d’un camp à l’autre (entre la gauche et la droite) restent faibles - de l’ordre de 5 %. Un chiffre suffisant néanmoins pour faire basculer une élection, mais qui relativise les discours sur la volatilité de l’électorat.
De plus, les études les plus récentes mettent en lumière un phénomène nouveau : la multi-appartenance partisane. De nombreux électeurs se déclarent désormais proches de plusieurs partis à la fois (souvent du même camp), et procèdent souvent par élimination pour leur choix final.
Quelles stratégies les partis mettent-ils en œuvre face à la montée de ce phénomène ?
La tentation d’orienter les discours politiques dans le but d’emporter le vote des indécis est assez forte. C’est ce qui a perdu Jospin en 2002, ou Gore en 2000 aux Etats-Unis : à trop vouloir séduire le centre, ils se sont coupés de leur base. Or, il n’y a pas vraiment « d’indécis du centre », mais plutôt des électeurs qui se sentent à droite sur certaines questions, et à gauche sur d’autres...
Il est donc fondamental de bien définir les enjeux d’une élection et de se positionner sur chacun. De fait, les partis politiques l’ont déjà compris lorsqu’ils se déterminent sur des questions où ils pensent avoir un avantage électoral, et tentent de focaliser la campagne sur celles-ci. En 2002, c’est en plaçant très haut l’enjeu de la sécurité que la droite a pris l’avantage. Et le « Non » l’a emporté au dernier référendum parce que les enjeux sociaux ont dominé les enjeux institutionnels.
Qu’en est-il dans les pays voisins ?
Les situations varient selon les organisations institutionnelles. Une élection à un tour, comme en Grande Bretagne, limite l’indécision et contraint au choix. En Allemagne, les élections au Bundestag sont relativement « encadrées », le premier vote se faisant au scrutin majoritaire, et le deuxième à la proportionnelle. Le système français, de par la diversité de l’offre politique et le vote à deux tours, favorise au contraire ce phénomène de l’indécision.
publié le 28/02/2006

