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Prise de décision Quand notre cerveau regarde la télévision

Comment conserver notre libre-arbitre dans un monde où l’on ne cesse de recevoir des messages cherchant à nous convaincre de quelque chose ? En décryptant le fonctionnement de notre cerveau face à la télévision, le neurobiologiste Sébastien Bohler détaille les méthodes qui permettent aux médias de façonner nos goûts, nos haines ou nos envies. Il rassemble le tout au sein d’un ouvrage au nom évocateur : « 150 petites expériences de psychologie des médias »

Trois heures ! Même avec l’avènement d’Internet, c’est le temps que nous passons, en moyenne, chaque jour devant la télévision. Gavés ainsi d’informations, nous avons l’impression d’avoir sur le monde un regard périphérique. Pourtant, ce regard n’est pas aussi libre que nous pourrions le croire : nous le tournons en effet là où les caméras nous l’imposent...

Décisions et fausses croyances

En temps normal, souligne Sébastien Bohler, « notre cerveau suscite des images qui se succèdent selon un scénario qui nous est propre, destiné à résoudre un problème ». C’est la simulation mentale, qui structure chacune de nos actions. Mais devant la télévision, tout change : les images ne sont plus produites par notre cerveau, elles nous sont imposées. Résultat : quelles que soient leurs intentions, les médias orientent notre fonctionnement.

Les 150 expériences relatées dans le livre de Sébastien Bohler détaillent les mécanismes de ces petites manipulations quotidiennes. Elles expliquent notre crédulité face à l’information télévisée, les fausses croyances que nous développons et tous les biais de notre perception. En voici quelques-uns à connaître pour éviter les manipulations... ou pour choisir de se laisser piéger, en toute connaissance de cause !

Les pièges de la vitesse

Des psychologues l’ont démontré : plus on lit rapidement une information, plus on a tendance à la croire. L’explication ? « Pour pouvoir assimiler rapidement une information dense, le cerveau a besoin de la croire vraie », explique Bohler. Face à un flux d’information continue, nous voilà donc naturellement crédules. Pas étonnant dès lors que les images soient si rapides dans les publicités, avec des montages parfois frénétiques. On pourrait pourtant penser que la vitesse nuit à la mémorisation - au contraire, elle la stimule. Plusieurs expériences montrent ainsi que le renouvellement permanent des images mobilise notre cerveau, en produisant à chaque fois une sorte de déclic lié à la nouveauté.

L’heuristique de disponibilité, ou la force de l’exemple

C’est un test simple : dans les mots anglais, la lettre R apparaît-elle plus souvent
- a) à la première place ?
- b) à la troisième ?
La bonne réponse est la réponse b. En général, les personnes interrogées se trompent. Pourquoi ? Parce qu’il leur vient à l’esprit plus d’exemples de mots où le R figure en première place. C’est ce que la psychologie appelle l’heuristique de disponibilité.Le plaisir d’obtenir quelque chose peut être diminué si l’on apprend qu’il était possible d’obtenir plus Des études plus poussées ont permis de cerner le phénomène : plus il nous est facile de mobiliser des images pour un événement, plus nous le jugeons probable. C’est ainsi que, nourris d’images de crash aériens, nous avons plus peur de l’avion que de la voiture, contre toute statistique !

Les biais d’endogroupes, ou comment nous écoutons les discours politiques

Autre expérience : des psychologues belges ont fait écouter un même discours à des membres du PS flamand. A une moitié, on présentait l’orateur comme un homme de gauche ; à l’autre, comme un homme de droite. Résultat : le premier groupe trouvait le discours logique et bien argumenté ; les autres le jugeaient creux, faible et fallacieux ! Ce que montrent les neuropsychologues, c’est que le cerveau mobilise bien plus son attention lorsque parle notre leader favori que lorsque s’exprime son opposant. Se penchant sur ce phénomène, d’autres psychologues ont mis en lumière un mécanisme d’identification : nous nous projetons dans le leader politique que nous soutenons - d’où la force de certains rejets, pour protéger l’image que nous nous faisons de nous-mêmes.

L’anticipation des regrets

La neurologie permet aussi d’expliquer le succès d’une émission comme « A prendre ou à laisser », animée par Arthur entre 2004 et 2007. A la fin de ce jeu, le candidat pouvait soit accepter une somme d’argent fixée par l’animateur, soit ouvrir une boîte qui pouvait contenir beaucoup plus... ou beaucoup moins. Bien souvent, le candidat préférait la somme garantie - mais le vrai climax du jeu intervenait quand venait le moment d’ouvrir la fameuse boîte. Car ce qui intéressait le public, assure Bohler, était moins de savoir ce que le candidat avant gagné que de voir ce qu’il n’avait pas gagné. Nous pouvons d’ailleurs l’expérimenter tous les jours : le plaisir (réel) d’obtenir quelque chose peut être diminué dès lors que l’on apprend qu’il était possible d’obtenir plus.

Il s’agit en réalité d’un réflexe inscrit dans notre cortex orbitofrontal - une zone particulière du cerveau capable de se projeter sur ce que nous n’avons pas. Les personnes dont le cortex orbitofrontal a été détruit ne connaissent pas ce type de frustrations ! Mais lorsqu’on les fait participer à des jeux d’argent dans le cadre d’expériences prolongées, on s’aperçoit que ces personnes gagnent moins. « Le fait d’anticiper les regrets que l’on aura si tel ou tel résultat tombe nous pousserait à optimiser nos choix », conclut Bohler.

publié le 10/07/2008


En savoir plus

    Sébastien Bohler est docteur en neurobiologie, journaliste au magazine "Cerveau et Psycho" et chroniqueur du site www.arretsurimages.net. L’ouvrage « 150 petites expériences de psychologie des médias » est paru chez Dunod en 2008.

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