Peter L. Bernstein « Notre perception du risque est progressivement passée de la peur de perdre à l’espoir de gagner »
Dans son ouvrage « Plus forts que les Dieux », devenu une référence aux Etats-Unis, Peter L. Bernstein montre que la notion de risque est liée aux avancées scientifiques, mais aussi culturelles de chaque époque.
Des osselets aux warrants boursiers en passant par la roulette et le poker, les hommes ont toujours joué, parié, risqué. Mais les attitudes face au risque ont considérablement évolué - de la peur de perdre à l’espoir de gagner, de la soumission au destin à la prévision sophistiquée de l’avenir probable. Car au fond, derrière toutes les théories du risque et de la décision, se révèlent les valeurs profondes de chaque société.
De l’Antiquité au Moyen-Age : l’homme, jouet du destin
Modernes, rationnels, et joueurs invétérés : les Grecs avaient tout pour être les précurseurs du calcul de probabilités. Et pourtant, ils ne s’y sont jamais intéressés ! Les philosophes de la Grèce antique, férus de mathématiques, ne pouvaient cependant concevoir d’appliquer la Raison à la prévision de l’avenir : « les raisonnements appuyés sur des vraisemblances ne sont que charlatanisme », disait Socrate ! En vérité, pour les peuples de l’Antiquité, notre avenir est fixé par les Dieux. Pour prendre une décision, on ne consulte pas les philosophes, mais les oracles. Vais-je gagner aux dés ? Dois-je partir en guerre ? Avant toute décision, il faut savoir si les Dieux sont favorables...
Quinze siècles durant, et malgré le considérable développement des outils mathématiques (chiffres arabes, invention du 0 et des fractions), les savants ne s’aventurent pas à quantifier l’avenir. « Ce n’est pas un hasard, explique Peter Bernstein. Car pour intégrer la notion de risque, il faut porter son regard sur le futur, non sur le présent. Jusqu’à la Renaissance, l’avenir ne sera jamais aux yeux des humains qu’une question de chances, ou le fruit de contingences ».
De la Renaissance aux Lumières : la recherche de la Vérité
Progressivement, la science s’affranchit de la Religion et cherche à comprendre le monde par l’expérimentation. Le premier livre traitant de probabilités est dû à Jérôme Cardan, mathématicien pionnier et joueur invétéré. Liber de Ludo Aleae (le Livre des jeux de hasard), paraît en 1525 et s’intéresse aux différentes chances d’obtenir un chiffre donné avec deux dés. Une grande avancée pour les joueurs de backgammon ! Un grand pas philosophique, aussi : en découvrant les lois qui régissent la nature, les savants se donnent les moyens d’agir sur elle. Tout au long des siècles suivants, les techniques de mesure ne cessent de progresser pour tenter de déceler l’ordre caché derrière l’imprévisibilité de l’avenir. C’est au XVIIème siècle qu’apparaissent les premiers liens entre analyse du risque et prise de décision. Le pari de Pascal en est une illustration parfaite. Dans un registre plus matériel, la découverte de l’échantillonnage statistique (1662) conduit en Angleterre au développement des premières compagnies d’assurance. La voie est tracée. Le XVIIIème siècle n’aura qu’à la suivre pour populariser les concepts modernes de la gestion de risques. Avec les probabilités conditionnelles, Bernoulli développe le concept d’utilité. En statistiques, de Moivre découvre la loi des grands nombres, préfigurant la fameuse « courbe de Gauss » et les panels.
De la mesure, sans limites, au règne de l’incertitude
Tout s’accélère avec la Révolution industrielle. Les calculs statistiques se précisent et deviennent outils de décision : quels sont les risques à prendre, ceux à éviter, quelles sont les informations qui comptent ? Quelles certitudes quant à l’avenir ? En bref : comment passer à la gestion du risque ? Pour la première fois dans l’histoire, on évalue les gains, mais aussi les pertes potentielles... Et on pense profit ! L’époque est positiviste ; elle a foi en la Mesure. On applique donc ces nouvelles théories dans tous les domaines. Dans l’industrie, bien sûr, avec les calculs de normes et les premiers pas du marketing. Dans la finance, ensuite, avec le développement des assurances et l’apparition des statistiques dédiées aux agioteurs.
Le XXème siècle apporte cependant une rupture fondamentale. Après la Première Guerre Mondiale, le rêve de la connaissance et de la certitude acquise prend fin. Un élément nouveau fait son apparition : l’Incertitude. C’est Keynes qui, le premier, balaie les vieilles théories, en déclarant que « la plupart de nos décisions positives résultent d’intuitions animales ». Ses travaux inspirent tous les théoriciens modernes de la décision. Notre époque est celle des ordinateurs et des théories du chaos... Pour le « décideur » moderne, l’enjeu s’est donc déplacé : il s’agit de réduire au minimum la marge d’incertitude. Le risque peut être mesuré - et la sophistication de nos outils de calculs dépasse déjà tout ce que les positivistes du siècle dernier auraient pu imaginer. Quant à l’incertitude, elle demeure l’ultime frontière sur laquelle butent nos décisions.
Peter L. Bernstein est président d’une société de consultants en économie pour les investisseurs. Il a publié de nombreux ouvrages d’économie et de finances, et est l’auteur de Plus forts que les Dieux - La remarquable histoire du risque (Flammarion, 1998).
publié le 26/02/2004

