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Patrick Menget « Chez les Ikpeng, le chef décide rarement »

Anthropologue et spécialiste des Indiens d’Amérique du Sud, Patrick Menget explore les processus de décision chez les Ikpeng, tribu d’Amazonie, habitant à deux heures de vol de Brazilia. Où l’on découvre que le chef Ikpeng se distingue surtout par ses qualités rhétoriques et diplomatiques...



Chez les Ikpeng, tout s'organise à la manière d'un orchestre habitué à jouer ensemble, mais sans chef d'orchestre. Dans cette tribu n'excédant pas 300 personnes, une harmonisation des décisions s'instaure de façon habituelle. Un fonctionnement pour le moins étonnant, où les véritables prises de décision par le chef sont très rares.

De plus, cette fonction se transmet de façon semi-héréditaire : être le fils du chef ne suffit pas. Celui-ci doit en outre posséder trois qualités, qui reflètent les valeurs du groupe :
- une grande générosité,
- une bonne maîtrise de la langue et de la rhétorique
- et un sens aigu des relations interpersonnelles, car il doit savoir parfaitement évaluer les rapports de force au sein de sa tribu.

En réalité, le chef ne parle jamais au hasard. Sous l’aspect formaliste de son discours - souvent long et difficile à comprendre pour l’ethnologue, car prononcé dans une langue littéraire rare - se dissimulent deux choses :
- une estimation économique très pragmatique par rapport aux besoins de production (de pêche notamment),
- et une appréciation plus ou moins intuitive des désirs de la majorité des familles. Il doit connaître très précisément l’état des attentes et frustrations des principales composantes de la population.

Plus qu’un décideur, un homme d’influence

Ses interventions sont très irrégulières et ont lieu lorsqu’il en éprouve la nécessité impérieuse. Seul domaine où son autorité n’est jamais contestée : la cérémonie, assez longue (4 à 5 mois), de l’initiation des enfants. Pour les autres aspects de la vie de la tribu, son influence est tout aussi indirecte qu’essentielle.

Par exemple, concernant l’exclusion, cela se fait de façon infiniment plus insidieuse et subtile. L’exclusion se manifeste sous la forme d’une sanction diffuse : une sorte d’ostracisme informel frappe l’homme qui, esseulé, décide d’emmener sa famille vers un autre village. Lorsque le chef veut agir en ce sens, il distille lors de ses discours, quelques allusions très fines (souvent des calembours élaborés) sur l’incriminé sans jamais le nommer. Cela serait trop dangereux : l’opinion n’aime pas que l’on pointe du doigt. Malgré tout, ces allusions restent compréhensibles, et relèvent quasiment du lapsus. Elles cristallisent alors une hostilité latente, sans être malveillantes, et atteignent mieux leur objectif qu’en étant directes. Ces situations illustrent la nécessité pour le chef de manier parfaitement la rhétorique, l’insinuation et la duplicité.

Néanmoins, le chef Ikpeng peut disposer de relais décisionnels. Il ne donne jamais d’ordre, mais il peut intimer certaines choses, à travers ses dépendants : en l’occurrence, ses gendres. Ces derniers « paient » toute leur vie l’épouse reçue, par des services à leur beau-père. Mieux vaut donc pour un chef avoir une descendance féminine !

Dans les cas où il décide d’intervenir directement, on est bien loin de l’image solennelle du chef qui communique publiquement ses décisions. En fait, il s’exprime la nuit, à voix forte, de sorte que chaque maison l’entende. Il parle longtemps des valeurs du groupe, explique que ses membres ont toujours tout fait ensemble, et les exhorte à réaliser à nouveau une œuvre commune, souvent une pêche collective. Par conséquent, ceux qui, le lendemain, n’accompagnent pas le groupe qui va à la pêche, peuvent simplement feindre de n’avoir rien entendu. Rien ne viendra sanctionner les absents, il n’existe aucune possibilité coercitive dans cette tribu.

Rodas et commérages : des circuits informels... mais tout aussi efficaces !

Quelles sont alors les sources d’information à la disposition du chef ? Contrairement à nos traditions, il ne consulte jamais. Du moins, pas directement. Mais, tous les soirs, des hommes - en général, les chefs de familles - se réunissent sur la place autour d’un feu et bavardent librement. Le chef est toujours présent, mais n’exerce jamais son pouvoir de parole, il est un interlocuteur parmi d’autres. Là, toutes les nouvelles circulent : « ce lac grouille de poissons », etc. Au cours de cette roda (ronde) se diffuse tout ce qui est informel. En revanche, on est très discret sur les relations interpersonnelles, sauf concernant les filles des villages voisins, à propos de qui fusent les quolibets ! Au total, les informations diffusées au cours de ces rodas restent cependant très limitées.

Bien plus important, le chef a une femme (ou deux). Il existe entre les femmes un réseau de coopération régulier et quotidien. Elles travaillent ensemble à des tâches manuelles. Et notamment, la fabrication du pain pour la tribu. La complexité de l’opération nécessite entre trois et quatre heures. Durant ces moments, les femmes actualisent au jour le jour le tableau de l’état psychologique et des relations interpersonnelles dans tout le village. Ces commérages, en tant que rumeurs fondées, constituent un réseau crucial et une source d’information de première importance pour le chef. Il écoute sa femme : elle lui rend compte de ce qui se passe de façon permanente et discrète.

En fin de compte, la décision intervient lorsqu’elle fait consensus. Le bon chef est celui qui ne prend aucune décision pour laquelle il ne s’est assuré au préalable d’un consensus. C’est même la condition sine qua non de son maintien à la tête de la tribu. Dans la cas contraire, un autre chef émergera empiriquement.

Vincent Edin.

Directeur d’études à l’EPHE (Ecole Pratique des Hautes Etudes), Patrick Menget est titulaire de la chaire « Religion des Indiens d’Amérique du Sud et naissance de l’anthropologie ». Il est notamment auteur de l’article « Anthropologie et Ethique » dans le « Dictionnaire de Philosophie morale et d’Ethique », édité sous la direction de Monique Canto-Sperber (PUF, 1998).

publié le 30/04/2004