enjeu à la Une

expérience à la Une

perspective

Neuroéconomie Nos décisions vues de l’intérieur

Que se passe-t-il sous notre crâne lorsque nous prenons une décision ? C’est ce qu’observe depuis quinze ans une nouvelle spécialité scientifique : la neuroéconomie. Principal apport de cette science : redonner toute leur place aux émotions dans nos processus de décision.
Rencontre avec Sacha Gironde, auteur d’un passionnant ouvrage de vulgarisation - La neuroéconomie, ou comment le cerveau gère mes intérêts.

Comment définir la neuroéconomie en quelques mots ?

La neuroéconomie se situe au croisement de l’économie expérimentale (qui s’applique, par des « jeux » expérimentaux, à isoler les paramètres d’une décision, qu’il s’agisse d’investissement, d’achat, de prise de risque, de consommation) et des neurosciences. Avec le développement récent des techniques d’imagerie cérébrale, nous pouvons mieux analyser les mécanismes qui se mettent en action lorsqu’un individu doit prendre une décision dans une situation donnée.

Quelles ont été les principales découvertes de la neuroéconomie ?

Les premiers travaux de neuroéconomie datent des années 90, avec la découverte de mécanismes cérébraux permettant d’expliquer des comportements opposés à ce que pouvait prédire la théorie économique classique. Globalement, le principal apport de la neuroéconomie consiste à redéfinir les critères de notre rationalité, en mettant en lumière les mécanismes émotionnels qui semblent indispensables à toute bonne prise de décision.

C’est une remise en cause de l’homo economicus classique !

L’économie classique et la théorie de la décision postulent en général que l’individu est entièrement rationnel, porté sur la maximisation de son utilité personnelle. Ce postulat est doublement faux. D’abord parce que les émotions entrent (très largement) en jeu dans nos décisions - nous y reviendrons. Mais aussi parce que les expériences d’économie expérimentale montrent que l’homme est aussi capable d’agir au nom du bien commun - ce qu’on pourrait appeler une « rationalité collective ». Comprendre les paramètres d’une décision, qu’il s’agisse d’investissement, d’achat, de prise de risque

Ce sont les « mécanismes coopératifs que vous mettez en lumière dans la première partie du livre...

Tout à fait. L’économie expérimentale met au point des jeux très simples, créant des situations d’échange basées sur la confiance en l’autre. L’observation montre que, loin de maximiser systématiquement nos intérêts, nous sommes souvent capables d’en sacrifier une partie pour punir un joueur non coopératif (NB - dans l’un de ces jeux, de nombreux individus sont prêts à perdre deux euros pour pouvoir retirer un euro à un joueur donné). L’analyse neuroéconomique montre que nous éprouvons un plaisir à sacrifier nos intérêts dès lors que ce sacrifice permet de rétablir une justice sociale. Ce sont là de très anciens réflexes liés à la recherche d’un équilibre social.

Comment fonctionne notre cerveau, entre raison et émotions ?

Quand nous prenons une décision, le cerveau a le choix entre deux systèmes. Le système limbique (celui des émotions), privilégie un traitement rapide et instinctif des problèmes en cours ; le système frontal, lui, est celui de la rationalité : il contrôle et évalue des processus. En réalité, les deux systèmes fonctionnent en parallèle. La plupart du temps, ils fonctionnent en bonne intelligence. Parfois, des conflits se produisent - c’est là l’un des terrains de recherche privilégiés de la neuroéconomie.

Vous consacrez un long développement à l’importance des regrets...

Le regret est un apprentissage émotionnel. Lorsque nous comprenons que nous avons fait un mauvais choix (ce dont nous pouvons faire l’expérience tous les jours), le regret fonctionne comme un marqueur somatique. Lorsque la situation se reproduira, ce marqueur nous orientera instinctivement vers un choix différent. Mais nous pouvons aller plus loin. Nous sommes en effet capables de nous projeter dans des états émotionnels futurs et d’éprouver des « regrets anticipés ». Cette capacité emprunte les mêmes circuits que l’empathie, qui nous permet d’anticiper l’état émotionnel de quelqu’un d’autre.

On a beaucoup parlé de neuromarketing au cours des dernières années... Quelles peuvent être les applications de la neuroéconomie ?

Le neuromarketing peut être une application, oui, avec des théories plus ou moins sérieuses... Pour ma part, j’insisterai plutôt sur des aspects collectifs et sociaux. Sur la confiance que les individus peuvent avoir les uns dans les autres, par exemple. Ou notre confiance envers des mécanismes de marché, pour prendre un exemple de brûlante actualité. Décrire les mécanismes de cette confiance - et comparer éventuellement la façon dont ils opèrent selon les cultures, voilà un champ d’études passionnant. Rappelons-le encore une fois : il ne s’agit pas de manipuler, mais de mieux comprendre les mécanismes de notre cerveau... dans toute sa complexité.

publié le 20/01/2009


En savoir plus

    La neuroéconomie, ou comment le cerveau gère mes intérêts
    218 pages
    Edité chez Plon

    Sacha Gironde est enseignant-chercheur à l’Institut Jean-Nicod (EHESS-ENS).