Médecine militaire, d’urgence ou de catastrophe Comment décider dans des cas limites ?
Quelques minutes pour agir avant qu’il ne soit trop tard : chaque jour, la médecine d’urgence répond à des situations limites avec des enjeux de vie ou de mort. Comment faire en sorte que chacun prenne la bonne décision ? Didier Houssin, Directeur de la politique médicale des hôpitaux de Paris en témoigne.
Didier Houssin, comment définissez-vous l’urgence ?
L’urgence est d’abord le sentiment d’une nécessité, doublé d’une pression temporelle. « Il faut que je fasse telle chose dans un délai bref » : telle est la base d’une situation d’urgence. En médecine, nous connaissons bien ce type de situations : dans le cas d’un arrêt respiratoire, par exemple, nous savons que nous avons trois minutes pour agir avant que le patient ne décède.
L’urgence médicale est donc une notion très objective...
Tout à fait. Bien sûr, les patients ont leur propre sentiment quant à cette nécessité, mû par la douleur ou la crainte que suscite un état qu’ils ne connaissent pas. Mais pour nous, médecins, l’urgence se mesure en fonction des différentes « durées limites » d’intervention. C’est en fonction de ces critères connus que nous définissons une typologie des cas d’urgence, qui nous permet de prioriser nos interventions. Il ne faut pas confondre « urgence » et « imprévu » !
Comment prendre la bonne décision dans l’urgence ?
En réalité, la clé de la médecine d’urgence réside dans la préparation des différentes situations que l’on peut rencontrer. Pour chaque cas, il existe des plans, établis sur la base des expériences précédentes et qui permettent de prendre les bonnes décisions. Pour caricaturer, je dirais qu’un service d’urgence fait tout pour qu’il n’y ait plus d’urgence - que le sentiment de nécessité fasse place à des définitions de délais et de procédures à respecter.
En quelque sorte, il s’agit de mettre en place des procédures où chacun sait ce qu’il peut et doit décider ?
Exactement. Vous comprenez dès lors, que la formation et les exercices de répétition sont fondamentaux dans la gestion de l’urgence ! Il est important que chacun sache ce qu’il a à faire. Dans l’urgence, la décision fait partie de la procédure.
L’expérience est-elle importante ?
Dans les cas limites, l’expérience permet de savoir dans quelle catégorie ranger la situation, et par conséquent, d’apporter la réponse la plus appropriée. C’est parce que nous avons plusieurs années d’expérience derrière nous, avec un suivi régulier, que nous pouvons prévoir le nombre d’admissions aux urgences la nuit de Noël, par exemple, ou les moyens supplémentaires à mobiliser en cas d’épidémie. Et le processus est continu ! Chaque expérience fait l’objet d’une analyse qui permet de corriger ou d’affiner les plans d’urgence, et de mieux nous préparer.
En cas de catastrophes naturelles, y a-t-il une façon spécifique de traiter l’urgence médicale ?
En apparence, il n’y a guère de points communs entre la crise cardiaque d’un individu dans la rue et un tremblement de terre - archétype de l’urgence collective. Et pourtant, en terme de décision, on retrouve les mêmes réflexes. L’échelle est différente, bien sûr, et les questions logistiques deviennent aussi importantes que les questions strictement médicales. Mais au fond, l’enjeu majeur est le même : se préparer en amont, et appliquer les procédures pertinentes.
Comment analysez-vous la crise de la canicule que la France a connue l’été dernier ?
La crise s’explique avant tout par une absence de vigilance. La situation environnementale était pourtant connue, mais les esprits n’étaient pas en éveil : sous nos climats tempérés, la chaleur n’est pas naturellement considérée comme une menace. La sensibilisation à un risque est donc importante.
Vous êtes directeur de la politique médicale à l’AP-HP (Assistance Publique - Hôpitaux de Paris). Peut-on parler d’une « politique de l’urgence » ?
On peut parler de politique dès lors qu’il s’agit de se préparer à l’urgence. Dans le cadre de l’hôpital, cela consiste à définir ce que l’on considère comme cas d’urgence, à mettre en œuvre les organisations et les moyens adéquats pour prendre en charge ces situations et à former les personnes qui en seront chargées. Mais la politique de l’urgence va bien au-delà de l’hôpital : le SAMU et les pompiers, pour ne citer qu’eux, ont leurs propres plans d’intervention d’urgence. Au plus haut niveau, la politique de l’urgence consiste donc à « mettre en système » tous ces plans, et à coordonner l’ensemble.
Didier Houssin est Directeur de la politique médicale de l’AP-HP (Assistance Publique - Hôpitaux de Paris) et vice-président du conseil scientifique de l’université Paris V - René Descartes. Il a notamment publié : « L’aventure de la greffe » (Denoël, 2000), et « Maintenant ou plus tard : sur le phénomène de l’urgence » (Denoël, 2003).
publié le 26/11/2004

