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Intelligence économique L’art du renseignement au service de la décision

Le 21 novembre dernier, Sciences-Po invitait les dirigeants à rencontrer Alain Juillet, Haut Responsable à l’Intelligence Economique auprès du gouvernement depuis 2003. Decisio vous fait vivre les moments forts de cette rencontre.

Selon la définition la plus courante, l’intelligence économique consiste à maîtriser et protéger l’information stratégique utile. « Utile, précise Alain Juillet, au sens où elle donne la possibilité au décideur d’optimiser sa décision. Et ceci dans les entreprises comme au plus haut niveau de l’Etat. » L’Histoire montre que, de Venise au Japon de l’après-guerre (le fameux MITI) en passant par l’Empire colonial anglais, les grandes puissances commerciales ont toujours reposé sur un système de renseignement économique performant, fondé sur un efficace partage d’informations entre l’Etat et les entreprises privées.

Mais depuis quelques années, le contexte a radicalement changé. D’une part, les avancées de la mondialisation ont considérablement élargi le champ des recherches possibles ; d’autre part la révolution informatique et l’avènement d’Internet ont conduit à l’explosion du volume d’informations disponibles. Aujourd’hui, l’intelligence économique vise donc à détecter les informations stratégiques au milieu de plusieurs milliards de données librement disponibles !

« L’intelligence économique (...) marquera les 25 prochaines années comme le marketing a marqué les 25 dernières »

L’objectif affiché d’Alain Juillet : amener l’ensemble des entreprises françaises (de toutes tailles !) à utiliser l’intelligence économique pour améliorer leur compétitivité face à la concurrence mondiale. Une arme aussi bien offensive que défensive. L’explication est sans appel : « Les pays occidentaux ont définitivement perdu la bataille du prix. Seules les stratégies de différenciation restent valables. Il faut toujours rechercher l’avantage concurrentiel de demain, conserver un train d’avance. Cela implique de développer la recherche, bien sûr. Mais pas seulement ! Encore faut-il connaître les attentes des différents marchés, les capacités de ses concurrents, les brevets existants... Et bien sûr, anticiper les menaces. » Et Alain Juillet de poursuivre : « L’intelligence économique est une lame de fond qui marquera les 25 prochaines années comme le marketing a marqué les 25 dernières ».

L’information est disponible !

D’ores et déjà, un constat s’impose : l’intelligence économique n’a rien à voir avec l’espionnage. On estime que 95 % des informations nécessaires à toute décision sont librement disponibles... pour qui sait les chercher, bien entendu. Selon les derniers calculs, il y aurait plus de 10 milliards de données disponibles sur l’Internet. Pourquoi alors se mettre en quatre pour trouver les 5% restants ? La CIA elle-même, d’ailleurs, est en cours de réorganisation, avec la mise en place de cellules spécialement chargées de collecter les informations en accès libre !

Les circuits d’information : vers une collecte automatisée

Cette démarche suppose une mise en œuvre en cinq phases : la définition d’un cadre de recherche, la collecte et le stockage des informations, la synthèse des données recueillies, avant l’analyse finale qui doit déboucher sur une décision. Les phases de collecte et de stockage des informations peuvent être entièrement automatisées. Toute recherche passe en effet par des moteurs de plus en plus puissants, dont la seule véritable barrière est aujourd’hui linguistique. « Dans le cadre d’une concurrence mondialisée, explique Alain Juillet, les entreprises doivent avoir recours à des moteurs français, anglais, espagnols ou chinois. D’où l’enjeu fondamental qui règne autour de logiciels de traduction automatique ». Un domaine où les progrès sont actuellement fulgurants !

Protéger le capital informationnel

L’automatisation des systèmes de recherche d’information constitue un avantage pour les entreprises françaises, dont les systèmes d’information sont globalement performants - du moins pour les grands groupes. Mais cet avantage s’assortit de risques de piratage croissants et souvent sous-estimé. « Dès qu’il y a flux, il y a risque, prévient Alain Juillet. Et ceci concerne tous les marchés, qu’il s’agisse de défense ou d’agriculture ! Nous autres Français sommes trop naïfs sur ces questions : on n’imagine pas à quel point il est facile de pirater des données mal protégées ». Un défi pour les directions informatiques...

Vers une prise de décision plus pertinente et rapide

Enfin, l’information, même brillamment synthétisée, ne sert à rien si elle n’est pas intégrée tout en amont du processus de décision. « Une bonne synthèse est celle qui permet de définir les différentes options pour le décideur final - et qui lui permet de choisir rapidement », fait remarquer Alain Juillet, qui conclut : « Nous sommes entrés dans un marché de la connaissance, où l’information est essentielle. Mais dans une économie où les échanges s’accélèrent constamment, il est parallèlement indispensable de maîtriser le facteur Temps. Au-delà des informations recueillies, c’est donc la capacité de réaction de nos entreprises qui est en jeu ».

Alain Juillet a parfois été surnommé « le patron espion ». Dirigeant de grandes entreprises (Pernod-Ricard, Suchard-Tobler, Marks&Spencer France), il a également été à la tête du renseignement à la DGSE. En décembre 2003, il a été nommé Haut Responsable en charge de l’intelligence économique auprès du Premier ministre.

publié le 12/06/2005