INTELLIGENCE ÉCONOMIQUE Intégrer l’intelligence économique dans le processus décisionnel
L’intelligence économique serait, au niveau des entreprises, le pendant légal des activités de renseignement pratiquées par les Etats. Elle est l’objet d’une véritable prise de conscience en France.
Après la seconde guerre mondiale, les Etats-Unis et certains de leurs alliés [1] concluent un pacte de sécurité dont l’objectif est de collecter des informations provenant du bloc soviétique, grâce à un système d’écoute baptisé « Echelon ». Depuis la fin de la « guerre froide », ce système est utilisé par les Américains pour surveiller leurs concurrents économiques japonais et européens : les communications sur tous supports (ondes radio, téléphone, fax ou messagerie électronique) sont interceptées et analysées. Certaines entreprises américaines ont ainsi la possibilité de récupérer des informations sur leurs concurrents.
Cet exemple illustre une différence fondamentale dans la conception de l’intelligence économique et du renseignement, entre les pays anglo-saxons notamment et ceux de culture latine comme la France.
Réduire l’incertitude dans un contexte concurrentiel
A la fin des années 1980, l’intelligence économique est déjà une réalité aux Etats-Unis, mais aussi au Japon ou dans des pays européens comme l’Allemagne ou la Suède. En France, les entreprises mettent surtout en place des cellules de veille stratégique, et beaucoup plus rarement des actions coordonnées d’intelligence économique.
Selon le CIGREF [2], « l’approche gestionnaire de la veille répond à un besoin de savoir un maximum d’informations possible et de ne rien perdre de ce qui est accessible, alors que l’approche stratégique de l’intelligence économique répond au besoin de prendre une décision ».
La veille stratégique est ainsi une composante de l’intelligence économique : elle vise à anticiper les évolutions dans l’environnement de l’entreprise, qu’il soit concurrentiel, législatif, technologique ou sociétal.
L’efficacité des réseaux et des circuits d’information
L’intelligence économique renvoie, quant à elle, à une démarche plus active, dont l’objectif premier est de réduire l’incertitude dans la prise de décisions stratégiques, et de mener des actions d’influence, tout en restant dans la légalité.
Ainsi, les méthodes mises en oeuvre dépendent de la nature des informations que l’on recherche. On distingue en effet trois catégories d’informations, plus ou moins confidentielles.
Les informations « blanches » sont ouvertes, publiques. On les trouve dans les médias, les réunions publiques, les bases de données, ou auprès d’organismes publics. Disponibles et facilement accessibles, elles sont émises par des sources ouvertes, formelles, et sont l’objet des démarches classiques de veille. Les informations « grises » sont plus sensibles : recueillies auprès du personnel d’une entreprise, dans une documentation réservée aux collaborateurs internes, ou auprès des fournisseurs ou même des concurrents, ces données ne sont pas publiques mais néanmoins obtenues de manière légale et indirecte.
Pour les recueillir, on fait souvent appel à des prestataires spécialisés qui peuvent s’appuyer sur des réseaux d’influence.
Enfin, les informations « noires » sont réellement réservées à des personnes autorisées, et y accéder relève d’un acte illégal. De ce fait, elles ne sont pas intégrées à une démarche d’intelligence économique, car elles renvoient à des pratiques d’espionnage condamnées par la loi.
Un modèle managérial pour l’entreprise ?
L’abondance des informations « blanches » et « grises » appelle une définition des critères de pertinence, et une intégration dans le processus décisionnel. La mise en oeuvre d’une démarche d’intelligence économique renvoie aussi à un véritable modèle managérial, fondé sur une culture collective de l’information, et le souci de protéger le capital informationnel de l’entreprise ainsi que ses savoir-faire.
Gestion des connaissances et intelligence économique sont ainsi les deux faces d’une démarche plus globale, au centre de laquelle le système d’information revêt une importance cruciale. De ce fait, il est aussi l’objet des attaques du type InfoWar.
L’intelligence économique renvoie donc à une approche plus globale que la veille, intégrant les actions d’influence et de lobbying, et s’appuyant sur les réseaux d’influence et les circuits d’information. Intégrer cette démarche revient à considérer l’entreprise au-delà de sa dimension productive, et prendre en compte son insertion dans un environnement international et de plus en plus concurrentiel.
Les balbutiements d’un patriotisme économique
En France, cette prise de conscience sur les véritables enjeux de l’intelligence économique semble s’opérer depuis quelques années, tant au niveau des entreprises que de la part des autorités publiques, comme en témoigne la récente publication du rapport Carayon, réalisé à la demande du Premier Ministre. L’actuel député du Tarn évoque les lacunes françaises en terme de recueil de l’information, qui représente pourtant un avantage concurrentiel majeur dans la lutte compétitive que se livrent les entreprises.
En 1994, le rapport Martre appelait déjà à la mise en oeuvre de l’« ensemble des actions coordonnées de recherche, de traitement, de distribution, et de protection de l’information utile aux acteurs économiques ». Selon Bernard Carayon, « l’intelligence économique devrait être une vraie et grande politique publique de l’Etat à l’instar de ce que sont les politiques de santé, d’environnement et de fiscalité ». Il souligne ainsi l’importance d’un patriotisme économique qui associerait les entreprises françaises à une stratégie publique, au nom d’une sécurité économique nationale, et propose tout une série de mesures que les autorités publiques pourraient mettre en oeuvre.
Le débat entre une démarche institutionnelle centralisée et le recours aux services déconcentrés de l’Etat - notamment les chambres de commerce et d’industrie déjà actives sur ce terrain - reste ouvert.
Carole Boustani.
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Text Mining : exploiter des données publiques pour en extraire les informations utiles
« Il faut considérer le terme d'intelligence dans son acception anglo-saxonne, celle du renseignement », affirme Mouloud Dey, directeur des stratégies et nouvelles technologies chez SAS, éditeur de solutions d'aide à la décision. L'objet de l'intelligence économique ? « Toute information utile à la survie de l'entreprise, au quotidien et à long terme », fait-il remarquer. Analyser une base de brevets pour identifier les relais de croissance... Ainsi, la mission que lui a confiée un client - un laboratoire pharmaceutique - consiste à analyser toute une base américaine de brevets, pour en extraire des informations utiles comme l'identification des brevets inexploités, des chercheurs les plus innovants, des segments sur lesquels les entreprises concurrentes concentrent leur recherche, ..., autant de relais de croissance potentiels pour le laboratoire en question. Modélisation, analyse statistique et création d'indicateurs d'aide à la décision sont le quotidien d'Elisabeth Maurice, en charge de cette mission*. « L'analyse textuelle remonte aux années 1960, précise-t-elle, mais les algorithmes utilisés ont beaucoup évolué, et la puissance des machines permet aujourd'hui de manipuler des volumes de données bien plus importants ». Et M. Dey de rajouter : « Aux Etats-Unis, les entreprises automatisent le recueil et l'analyse d'informations publiques. Cela renvoie à une culture de l'information différente de la nôtre : par exemple, dans le domaine de la relation client, ils stockent beaucoup plus d'informations que la loi ne le permet en France ». * mission réalisée dans le cadre de son Mastère d'Informatique Décisionnelle de Grenoble Ecole de Management |
Christian Harbulot et Didier Lucas, La guerre cognitive, l’arme de la connaissance, Editions Lavauzelle, 2002 (256 pages)
Yves-Michel Marti, Bruno Martinet, L’intelligence économique, comment donner de la valeur concurrentielle à l’information, Editions d’Organisation, 2001 (248 pages)
Jean-Louis Levet (ss la direction de), Les pratiques de l’intelligence économique : huit cas d’entreprises, Economica, 2002 (120 pages)
Daniel Rouach, La veille technologique et l’intelligence économique, Presses Universitaires de France, Que sais-je ?, 2000 (127 pages)
publié le 21/08/2003
[1] Le Royaume-Uni, le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande
[2] Club informatique des grandes entreprises françaises, dans son rapport Intelligence économique et stratégique (mars 2003)

