Françoise Autrand Consultation et communication des décisions royales au Moyen-Age
En pleine Guerre de Cent ans, dans une France secouée par les luttes de pouvoir, Charles V, contre toute attente, instaure un changement radical dans la façon de prendre et de communiquer les décisions royales.
Dans les années 1350-1360, la France est un royaume en crise. Edouard III, roi d’Angleterre, revendique la couronne française à coups de pillages et de chevauchées meurtrières. Les tractations diplomatiques se succèdent mais n’aboutissent à rien. Et, pour tout dire, les ducs, comtes et barons du royaume sont partagés.
Le difficile accès au pouvoir
Contrairement à ce qu’on peut penser, le roi de France n’a pas en ces temps l’autorité qu’il acquerra à la Renaissance. Tout au plus est-il à la tête du parti prééminent, le parti royal, contre lequel complotent d’autres partis tout aussi puissants. Bref, sa situation est plus précaire que jamais.
A ces troubles politiques s’ajoute la peste noire. Et l’hiver 1364, terrible de froid et de gel, vient faucher les plus faibles parmi les survivants.
C’est dans ce climat d’épidémie, de conspiration et de guerre que le dauphin Charles V arrive au pouvoir. Nous sommes en avril 1364. Son père, le roi Jean II le Bon, vient de mourir. Et ses conseillers posent leurs conditions : Charles ne sera roi que s’il accepte de ne rien modifier aux systèmes et prérogatives en place ! Tous ces prélats et barons qui se sont enrichis auprès du père craignent d’être évincés par le fils.Comment réagit le Dauphin ? Il comprend qu’il n’a pas le choix : il cède. Mais c’est en homme avisé qu’il consent. Il a 26 ans. Une silhouette fine et élégante. Un nez long et « gothique », comme dira Claudel. Il fait déjà figure d’homme sage.
Un monarque éclairé avant la lettre
Selon Françoise Autrand, médiéviste reconnue, consultation et communication sont les deux maîtres mots pour qualifier le mode de gouvernement de Charles V.
Consultation, donc, avant toute prise de décision. Autant son père Jean le Bon était critiqué pour ses méthodes expéditives, autant Charles V s’est toujours attaché à écouter les partis en présence, et à entendre les opinions des techniciens ad hoc avant d’agir. Ne disait-il pas lui-même : « En hâtiveté ne gît pas la bonne ordonnance. Quand j’aurais vu ceux avec qui je dois en parler, je donnerai mes ordres » ?Un tel exercice de pouvoir ? Au Moyen-Âge ? Cela paraît pour le moins étonnant. Sa vie durant, Charles V ne cessera de s’entourer de conseillers politiques, d’experts militaires ou de doctes exégètes. Il fera grossir la bibliothèque du Louvre comme aucun autre avant lui. On y comptera plus de 900 ouvrages ? presque autant que la Sorbonne à l’époque ! Il commandera des traductions d’Aristote aux plus grands professeurs de son temps. Et, geste plus éloquent encore, il consacrera ses après-midi à la lecture et au débat philosophique. Ce sera d’ailleurs sa marque : Charles le Sage.
Le roi communique et explique ses décisions
Consultation, donc, puis délibération et communication une fois la décision prise. Mais le roi au XIVe siècle a-t-il vraiment besoin de se justifier ? Ne fait-il pas ce que bon lui semble ?
C’est ce que croyait Jean le Bon. Mais, là encore, Charles ne suit pas la voie tracée par son père. Jeune, il a trop vu les notables souffrir du secret qui enveloppait les décisions, souvent brutales, parfois violentes ou mortelles, du roi. Il n’a pas supporté le climat de suspicions qui en découlait. De fait, il opte pour un comportement radicalement différent. Il prend soin de communiquer ses décisions en les expliquant, s’attelant même à leur trouver des fondements juridiques ou philosophiques.
Qui sont les principaux destinataires de ces communications ? D’abord son entourage direct, un ensemble de conseillers et d’experts que F. Autrand appelle le « club du roi ». Ensuite, les gens de pouvoirs qui tiennent les rênes du royaume : les nobles, les bourgeois et les autorités ecclésiastiques. Enfin, la masse indéterminée du peuple, quand cela s’avère nécessaire.
Comment s’y prend-il ? Il rédige des lettres, par exemple pour solliciter un soutien financier des villes. Et surtout, il se manifeste en personne. Il prend la parole devant le conseil royal. Il tient assemblée au Louvre. Il convoque les états généraux. Il prononce des discours pour exposer sa politique extérieure comme lors de la visite de l’empereur d’Allemagne en 1378.
Mieux, il n’hésite pas à se montrer face au peuple pour assumer ses choix politiques, comme en 1357 lors de la trêve avec le prévôt de Paris, alors que la révolte gronde dans toute la capitale. Acte courageux. Geste d’un sage.
Bien sûr, il sait dissimuler ses intentions quand les manoeuvres politiques l’exigent. Mais dans le fond, il y rechigne. Avec lui, l’organisation, la méthode, la clarté et l’art de la communication sont devenues des vertus royales.
Les prémices d’un État de droit au Moyen-Âge ?
Organisation, méthode, rigueur ? Ne sont-ce point là des qualités de juristes ? Eh bien justement : parce qu’il s’obligeait à la consultation, parce qu’il prenait soin d’expliquer ses décisions, Charles va se tourner vers les juristes pour poser les fondements de son gouvernement. Il choisit d’asseoir son pouvoir sur la norme. Avec cette idée maîtresse : le droit est antérieur au roi, qui ne fait que l’exprimer.
À peine sur le trône, tout en satisfaisant les anciens conseillers de son père, il prend une décision remarquable : il confirme tous les officiers royaux (juges, trésoriers, baillis, etc.) dans leurs fonctions. Charles a compris que sans ces technocrates de l’ombre, le pays s’écroule. Ce sont eux qui font avancer la machine. Eux qu’il faut gagner à sa cause.
Plus tard, un autre sujet épineux montre la détermination de Charles à légiférer : la succession du roi. Il fait mettre au point en 1374 l’édit qui fixera pour tous les rois futurs la majorité à 13 ans et un jour. Le texte justifie ce choix et détermine l’ordre de succession à la couronne : le fils aîné du roi, ensuite son fils, à défaut ses frères, etc. Trois siècles plus tard, cet édit sera encore en vigueur. La marque de Charles V sur la dynastie des rois de France.
publié le 19/11/2003

