Florian, Conducteur de bloc nucléaire « Le recours aux procédures permet d’optimiser les ressources et de gagner en vigilance »
Dans une centrale nucléaire, derrière chaque réacteur, deux conducteurs assurent le pilotage 24 heures sur 24. Les décisions se prennent-elles différemment en fonction de l’état de fonctionnement du réacteur ? Pourquoi dans un état incidentel fait-on plus confiance aux procédures qu’aux décisions humaines ? Témoignage.
Conducteur de bloc nucléaire, en quoi cela consiste-t-il ?
Dans une centrale de production d’électricité, le conducteur de bloc nucléaire (opérateur) travaille dans la salle de commande, et a pour rôle de piloter un réacteur. Il est donc en position de surveillance tant que le réacteur est dans un état normal de fonctionnement, et doit intervenir dès qu’un signe de dysfonctionnement est décelé.
En cas de dysfonctionnement, sur quoi se fondent vos décisions ?
Lors d’un dysfonctionnement, les modalités de décision dépendent de l’écart-type que l’on constate entre la situation à laquelle on est confronté et le scénario de fonctionnement normal.
Ainsi, de façon schématique, on distingue trois états : l’état normal ; l’état incidentel, cas exceptionnel caractérisé le plus souvent par des alarmes spécifiques et où les décisions dépendent de l’application de procédures d’urgence ; et enfin, un ensemble de situations intermédiaires qui ne représentent qu’une très faible partie du temps de production, et où l’intervention humaine est essentielle.
Pouvez-vous expliciter ces situations intermédiaires ?
Ces dernières appartiennent à une zone où la sûreté du réacteur n’est pas compromise, mais où la disponibilité peut être remise en question ! C’est exactement dans cet état que la prise de décision en temps réel a toute son importance. La capacité de l’opérateur à détecter les anomalies et à les gérer en temps donné y est primordiale.
Dans ces cas, afin de prendre les décisions les plus judicieuses, il faut d’abord considérer un maximum de paramètres pour obtenir l’image la plus fiable possible du dysfonctionnement. L’intérêt de cette démarche est d’intégrer des éléments inter-dépendants au lieu de concentrer l’attention sur le seul critère qui nous a alerté initialement.
Pour cela, l’opérateur dispose des informations en salle de commande, et du rapport effectué par les techniciens d’exploitation, au plus près de l’installation. Ensuite, il pose différentes hypothèses qui peuvent expliquer le dysfonctionnement et vérifie leur validité jusqu’à en atteindre la cause. L’anomalie étant identifiée, il ne reste plus qu’à réparer le matériel défectueux.
En somme, plus le dysfonctionnement est grave, plus l’appel aux procédures devient nécessaire ?
A partir du moment où une fonction du réacteur peut être compromise - ce qui est exceptionnel - l’objectif premier est de garantir la sûreté. Dès lors, le recours aux procédures pré-définies permet d’optimiser les ressources : les opérateurs peuvent consacrer le maximum de leur vigilance à l’analyse de la situation plutôt qu’à la définition de la démarche à mettre en œuvre. Encadrer l’urgence par des procédures permet alors de gagner en efficacité, en sérénité et en vigilance. Ces états incidentels restent heureusement très rares.
Concrètement, pouvez-vous décrire la façon dont les décisions du conducteur s’intègrent dans le travail de l’ensemble de l’équipe ? Comment procédez-vous ?
Je commence par vérifier, en les balayant en quelques secondes, les principales valeurs qui correspondent à des paramètres de base. Cela permet d’établir un rapide diagnostic portant sur le niveau de gravité.
Le but est de parvenir à stabiliser la situation, c’est-à-dire à gérer les conséquences immédiates de cet événement, puis prendre les mesures qui permettent de regagner une situation normale.
Pour cela, nous sommes deux conducteurs à intervenir de façon complémentaire, chacun étant responsable d’une partie du réacteur : le circuit primaire et le contrôle de réactivité pour l’un, le circuit secondaire et de refroidissement, pour l’autre.
Suivant la difficulté de la situation, le cadre technique (qui coordonne toutes les opérations de pilotage), et le chef d’exploitation (qui se situe à un niveau d’analyse plus global et principalement axé sur la sûreté) viennent appuyer les opérateurs dans la gestion de la situation.
Ainsi, l’équipe s’adapte à l’évolution d’un événement en faisant directement intervenir des niveaux hiérarchiques successifs, jusqu’au retour à la normale.
Quelles sont les limites de la confiance accordée à l’opérateur dans la gestion des dysfonctionnements « intermédiaires » ?
D’abord, tout conducteur de réacteur se doit de ne jamais prendre de décisions qui dépassent ses propres responsabilités. Pour prendre un exemple extrême, un conducteur ne déclenche pas, à sa seule initiative, un arrêt automatique du réacteur. Une demande explicite des procédures ou une prise de décision du chef d’exploitation sont nécessaires pour cela. En revanche, un opérateur peut agir sur la puissance du réacteur et la baisser si besoin pour revenir à des conditions plus adéquates.
Quelles sont, selon vous, les qualités d’un bon conducteur de réacteur ?
D’abord, la bonne connaissance des procédures types. Ensuite, plus le conducteur élargit et approfondit ses connaissances techniques, plus sa grille d’analyse globale sera complète, et meilleur sera le diagnostic ! C’est un peu comme pour un médecin, qui doit connaître les symptômes d’un maximum de maladies identifiées. Le diagnostic constitue en effet une étape cruciale de laquelle dépend ensuite la qualité des décisions.
Par ailleurs, la formation des conducteurs inclue des exercices réguliers sur des simulateurs qui permettent de se maintenir à niveau et d’optimiser notre performance dans la gestion des dysfonctionnements, qui par définition, sont rares !
publié le 22/02/2005

