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Anatole Parthes « Le bon joueur de poker se doit de rester un monstre froid »

Docteur en sciences politiques, Anatole Parthes a tout quitté et vit aujourd’hui de sa passion : le poker. De l’analyse de la décision politique à celle du joueur de poker, un point commun : il faut gagner pour exister.

Las Vegas. Cette oasis tentaculaire d’un million et demi d’habitants, immense tache lumineuse et grouillante perdue dans le désert du Nevada. Dans une ville comme Las Vegas où l’on peut ne jamais s’arrêter de jouer, le paradis n’est jamais très éloigné de l’enfer. Mais au poker, passion, jouissance et même plaisir s’accordent bien mal à l’idée de gain. C’est comme une fatalité, un maudit paradoxe auquel doit se résigner tout joueur de poker professionnel, sous peine de ne pas le rester longtemps.

On décide un jour de vivre du poker, parce qu’on aime ce jeu, qu’on pense avoir quelque talent, et qu’après tout, gagner de l’argent en s’amusant, on en a tous rêvé. Et puis, vite, on découvre que les choses ne sont pas si simples, que, comme tout métier, le poker exige du sérieux et peut-être plus encore une extraordinaire discipline. Comme tout métier ? Bien davantage en réalité, tant en raison de l’essence normalement ludique du gagne-pain que de la nature festive du lieu.

Toujours rester lucide et être en mesure de décider

Il n’est pas évident, dans ces conditions, de "penser travail". Et c’est bien là que réside le piège : jouir ou gagner, il faut choisir. Que l’on commence à se laisser bercer par la douce musique des sens et du plaisir, qu’on laisse l’adrénaline prendre un peu trop possession de soi, qu’on se laisse aller au sentiment de toute-puissance ou au désespoir après une série de coups gagnants ou perdants, en un mot qu’on oublie la véritable raison de notre présence - gagner de l’argent - en s’abandonnant à l’émotion et ç’en est fini.

Toujours rester lucide et être donc en mesure de décider, voilà l’une des clés déterminantes du poker. Ici, les décisions résultent pour la plupart de stratégies préétablies, fondées autant sur l’expérience et le bon sens que sur des statistiques à la portée de tous, et la difficulté résulte donc davantage dans le fait d’avoir toujours la volonté, la lucidité de les prendre lorsqu’elles s’imposent, que dans la teneur même de ces décisions.

La première de ces décisions : celle de savoir si l’on est en état de jouer. Du bon sens seulement : le poker (tout au moins gagnant) est un jeu qui requiert une extrême concentration, et la fatigue ou la maladie sont à cet effet peu recommandées. Bon sens et volonté requis, encore, lorsque vient le moment de s’asseoir à une table. Que la table proposée soit truffée de professionnels - on les (re)connaît très vite - et, quelle que soit l’envie de jouer et désagréable l’attente, l’on prendra la décision de patienter jusqu’à ce que se libère une place à une table plus favorable, tant il est évident que dans un jeu qui ne comprend que des professionnels, les perspectives de gain sont limitées.

Une fois dans le jeu, évidemment la décision - celle de jeter ses cartes, de suivre, de relancer... - se complexifie en empruntant à diverses sources. Les statistiques et probabilités d’abord. Il faut ici rappeler que le poker tel qu’il se pratique aujourd’hui aux États-Unis est un poker dit ouvert, ou stud, bien différent du "fermé" traditionnel. Dans sa version la plus répandue, le Texas Hold’em, le joueur se voit distribuer deux cartes fermées qu’il devra associer à trois au moins des cinq cartes communes à l’ensemble des joueurs - découvertes en trois fois : 3+1+1 - afin de réaliser la meilleure combinaison possible en cinq cartes.

La meilleure main possible à chaque stade est donc connue de tous et le hasard ou le bluff perdent de leur prégnance au détriment d’une logique probabiliste voulant que l’espérance des gains soit toujours supérieure au total des sommes investies.

La décision doit toujours être exempte de sentiments

Heureusement, sous peine pour le poker "ouvert" de devenir une activité terriblement ennuyeuse, la décision repose sur d’autres critères plus aléatoires et "humains", tels l’observation et l’étude psychologique des autres joueurs : les "bluffeurs", les joueurs en perdition que l’on suivra plus volontiers, ou les sérieux que l’on n’affrontera que si les probabilités sont là ; l’intuition aussi, qui associe expérience et talent, et qui fait toute la différence entre un joueur solide et un champion de poker.

Mais quel que soit le fondement de la décision, elle doit toujours être exempte de sentiments et autant que possible d’émotions - même s’il est admis par certains que cette dernière participe toujours à la décision (cf Alain Berthoz, La Décision). Parce qu’il évolue dans un milieu, un univers propice aux drames et aux réactions passionnelles, le bon joueur de poker se doit de rester toujours un monstre froid, insensible au malheur d’autrui serait-ce un ami. Nulle pitié ou compassion pour les perdants : les amateurs ont d’autres sources de revenus et les professionnels sont des concurrents dont la disparition par banqueroute est souhaitée.

Toujours être en mesure de prendre le maximum lorsque la chance est au rendez-vous et de perdre le minimum les soirées de déveine, voilà la devise du professionnel. De même, la haine du gagnant ou de l’antipathique - ou du gagnant antipathique - est-elle proscrite : la décision doit toujours être fondée sur les cartes, jamais sur l’homme, sauf lorsque l’observation des autres joueurs est source d’information sur le jeu.

Mais quand arrêter ? La décision de se lever est, au jeu en général et au poker en particulier, l’une des plus délicates à prendre. Les gagnants ont une tendance naturelle à vouloir gagner davantage parce qu’ils sont "dans un bon jour" et qu’il est dans la nature humaine d’en vouloir toujours plus, et les perdants à vouloir revenir à jeu "parce qu’ils n’ont pas eu de chance et que cette dernière va nécessairement tourner".

Le joueur professionnel tend à adapter sa décision aux circonstances, à l’environnement. Quelquefois, en cas de perte sévère et de malchance trop évidente, il prendra très rapidement la décision de partir. Par expérience, il sait que si le facteur chance est quasi inexistant sur une longue période, il existe des jours avec et des jours sans. Il sait aussi qu’avec la perte, surtout lorsque cette dernière survient en dépit d’un jeu irréprochable, naît un sentiment d’injustice et de frustration qui incline à des décisions moins rationnelles, au désir de se refaire à tout prix en s’engageant avec des mains perdantes, à la recherche forcenée du miracle, comportement qui n’épargne personne, même les meilleurs.

D’une manière plus générale, le joueur chevronné aura davantage conscience des réalités : ses décisions sont prises sur la base de situations déjà vécues et d’une anticipation d’un futur pressenti ou connu, celui, par exemple, du moment où l’on quitte le casino et où l’argent reprend sa valeur réelle.

publié le 18/12/2003


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Anatole Parthes vit depuis 1999 aux Etats-Unis, partageant son temps entre l’écriture et le poker, après avoir été enseignant en sciences politiques, chercheur en relations internationales et conseiller de Jack Lang. Il a récemment publié Faiblesses, une plongée dans l’enfer du jeu (Editions Hors Commerce, septembre 2003).