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Alain Berthoz "Nous ne prenons pas nos décisions au terme d’une analyse rationnelle"

Les recherches scientifiques remettent en cause le conflit qui oppose l’émotion à la raison dans la prise de décision, et avancent l’idée d’un « corps double », physique et mental, qui permet la délibération.

La première tentation serait d’associer à la décision un processus de réflexion d’autant plus profond que les enjeux nous semblent importants et les alternatives opposées. Mais, de manière intuitive, cela ne semble pas exclure l’idée que la décision est en relation avec l’émotion. Rappelons-nous le jugement de Salomon : devant choisir entre deux versions opposées de deux femmes qui revendiquaient le même enfant, il accéda à la vérité en provoquant l’émotion. Il proposa en effet de trancher l’enfant en deux pour un partage équitable, ce qui fit jaillir l’émotion de la véritable mère.

Alain Berthoz, chercheur en physiologie (1) de la perception et de l’action, va bien au-delà de cette intuition et déclare : « Nous ne prenons pas nos décisions, qu’elles soient motrices ou intellectuelles, au terme d’une analyse complètement rationnelle de la situation ». Ne pas réfléchir à chaque mouvement que l’on fait ? Tant mieux, dirions-nous ! Plus sérieusement, l’approche de ce chercheur Membre de l’Institut, est résolument scientifique, fondée sur les derniers enseignements de la neurobiologie (2). Elle aboutit à l’affirmation, expériences et recherches à l’appui, que la décision est loin d’être le résultat d’une réflexion logique, qui pèse le pour et le contre. Elle serait plutôt le fruit d’une perception de soi-même et du monde, modelée par nos émotions. Avec au centre, à la fois un moteur et un chef d’orchestre : le cerveau. Comment le cerveau s’y prend-il donc pour décider ?

L’émotion oriente la perception et prépare l’action

Une bonne décision commence par une bonne perception des données du problème, dit-on. Et percevoir, rappelle A.Berthoz, c’est sélectionner, choisir les informations qui nous semblent pertinentes par rapport à l’action envisagée, dans la masse de ce que nos sens peuvent potentiellement recevoir. Certes, nous sommes obligés de sélectionner les informations que l’on perçoit puisque nos capacités de connaissance sont limitées. Mais pas seulement, répond A. Berthoz. Car l’émotion joue un rôle considérable dans notre faculté de sélection et de perception, au fondement de la décision. « Le cerveau de l’homme, dit-il, entretient avec les objets extérieurs des relations différentes selon qu’ils sont susceptibles de l’aider à survivre ou de lui nuire, qu’ils sont source de récompense ou de punition, de satisfaction ou de peine ».

Pour comprendre comment le cerveau arrive à choisir entre plusieurs comportements, il faut donc prendre en compte le rôle des émotions au niveau même de la perception, affirme A. Berthoz. Les émotions ne se réduisent donc pas à des réactions , à ce qui peut nous plaire ou déplaire, nous rassurer ou nous faire peur, etc. Elles participent à la perception en organisant le monde perçu, et par là-même, à la décision.

Les recherches physiologiques et l’observation de l’imagerie du cerveau permettent également d’esquisser une seconde hypothèse : l’émotion serait aussi préparation à l’action, comme le signale déjà son étymologie - « e-movere » - associée au mouvement. Cela pourrait correspondre à la croyance commune que l’émotion donne l’énergie de l’action. En effet, le fonctionnement cérébral serait fondé sur l’idée que le cerveau est « un simulateur d’action, un générateur d’hypothèses ». Il anticipe et prédit les conséquences des actions envisagées, en faisant à chaque fois des paris fondés sur la mémoire des événements vécus et des émotions associées. La décision n’est alors possible que s’il y a inhibition de toutes les autres solutions possibles sauf celle effectivement envisagée. Paradoxalement, l’inhibition devient une condition essentielle à la prise de décision. L’âne de Buridan aurait pu en témoigner, s’il n’était pas mort affamé et assoiffé, n’ayant pu décider entre le seau d’eau et la botte de foin !

Le cerveau dialogue avec le corps sensible et son double

Si la décision est d’abord perceptive, elle est aussi le résultat d’une délibération. Là encore, l’apport des recherches entreprises par A. Berthoz conduit à une conclusion surprenante : la délibération n’est possible que parce que l’homme opère une distanciation entre son corps physique et son corps mental, qui est l’image unifiée construite autour du corps physique. « Nous sommes fondamentalement deux », affirme-t-il, et c’est ce qui permet la délibération. La création de cet « espace intérieur » serait en effet une condition indispensable à toute réflexion et décision. En effet, le schéma corporel permet au cerveau animal et humain d’anticiper les conséquences d’un mouvement et de mieux l’orienter. On en a une preuve à travers les sensations de « membre fantôme » que peuvent ressentir les personnes amputées. Mais l’évolution de la vie a généré un saut de complexité : le cerveau humain dispose, en plus, de « mécanismes lui permettant de simuler mentalement toutes les fonctions cognitives et motrices sans avoir à intervenir sur le monde ». Dépassant l’idée d’un schéma corporel dont l’utilité est uniquement motrice, A. Berthoz étend donc ce concept à d’autres capacités humaines comme la délibération.

Ainsi, ce qui est d’abord un outil pour anticiper un mouvement en le simulant « à l’intérieur de nous-mêmes », devient un outil pour imaginer et comparer diverses stratégies, « un outil cognitif pour la délibération rationnelle ». Et A. Berthoz d’en conclure : « Il n’y aurait donc pas de forme élevée de processus de décision si nous ne pouvions pas ’sortir de notre corps’ et entrer en dialogue avec nous-mêmes ».

(1) La physiologie est l'étude des fonctions et propriétés des organes.
(2) La neurobiologie est l'étude des cellules et des tissus nerveux.

Alain Berthoz est Professeur au Collège de France et membre de l’Académie des Sciences. Il dirige le laboratoire de physiologie de la perception et de l’action (CNRS- Collège de France). Il a notamment publié chez Odile Jacob "La Décision" (2003), "Leçons sur le Corps, le Cerveau et l’Esprit" (1999) et "Le Sens du Mouvement" (1998).

Carole Boustani.

publié le 22/10/2003